SITUATION SCOLAIRE DANS LE CHAROLAIS

des années 1900 à 1920 (1)

par René VOYARD

Un rapport détaillé, de plus de quarante pages, d’une très belle écriture à la sergent-major, rédigé par l’Inspecteur Primaire de la circonscription de Charolles en cette année 1901 (2), sera le point de départ de ce tour d’horizon. La scolarité des enfants devenait à la fois une priorité, mais aussi un enjeu. Le destin de l’école semblait lié à celui de la République !

En ce début de XXème siècle, la circonscription de Charolles, région à vocation agricole, se compose alors de 230 écoles, 161 publiques, dont 4 maternelles, et 69 au statut de privées dont 7 maternelles.Certaines écoles primaires privées sont non confessionnelles. Par contre, d’autres publiques (au nombre de 21, surtout de filles) sont encore dirigées par des religieuses. L’inspecteur insiste sur le fait que pour assurer, convenablement et légalement, la scolarité de tous les enfants,des écoles de filles sont à créer. En particulier sont pointées du doigt les communes, ou groupements de communes (déjà), de Vendenesse-lès-Charolles, La Chapelle-sous-Dun, Ozolles, St Bonnet-de-Cray, St Yan, Tancon, Céron, St Laurent-en-Brionnais, Vigny-lès-Paray et St Léger-lès-Paray, Changy, Lugny-les-Charolles, Nochize, St Symphorien-des-Bois, St Racho, St Germain-des-Rives, Varennes-Reuillon, et enfin Beaudemont. L’inspecteur ne précise nullement si elles devront être, publiques ou privées, confessionnelles ou laïques…

Aux écoles maternelles de Bourbon Lancy, Digoin, Charolles et Chauffailles, il faut ajouter trois classes enfantines annexées aux écoles de filles de Marcigny, Paray et Sivignon.Est annoté : « malgré un matériel pas toujours adapté, mais grâce au dévouement et à l’ingéniosité active des maîtresses, l’enseignement y est judicieusement donné ».

Si 80% des garçons sont scolarisés dans le système laïc, 2/3 des filles le sont dans des écoles dirigées par des congréganistes de divers ordres.

En 1901, la scolarité est obligatoire de 6 à 13 ans. Le rapport avoue son manque de précision quant à la fréquentation, faute de relevés précis. Deux périodes sont prises en compte: été et hiver, les enfants aidant aux travaux des champs. Il est mentionné: « dans notre région d’herbages, clos de haies vives, la garde du bétail ne réclame pas l’aide des enfants ». La fréquentation hivernale se situe autour des 90%, celle d’été est beaucoup plus lâche, tombant à 65% par exemple dans le canton de St Bonnet-de-Joux,pourcentages établis par rapport aux enfants inscrits dans les écoles. On ne fait pas mention de l’existence ou non d’éventuels enfants passant au travers des mailles.

La situation matérielle des écoles est décrite. Il faut rappeler que beau-coup de communes venaient de construire des « écoles-mairies » au style symétrique si caractéristique. En Charolais l’une d’entre elles, regroupant Saint Vincent et Bragny, se singularisait, à la fois par son emplacement et son architecture (3).

En cette année 1901, on recense des travaux d’amélioration et d’agrandissement pour quelques communes, et même à Digoin le projet d’une nouvelle école publique de garçons. L’inspecteur recommande de laver et blanchir au moins une fois par an les salles de classes, ceci « dans le but d’éviter le retour fréquent des épidémies de rougeole et de scarlatine ». Le logement des instituteurs est qualifié de convenable même si à Paray et Mussy-sous-Dun, il se réduit parfois à une pièce unique.

Convenable aussi, le mobilier scolaire avec de vieilles tables à six ou huit places. Quant aux tableaux noirs, « ils manquent souvent, et n’ont de noir que le nom ». Le matériel pédagogique est rudimentaire, la décoration des salles de classes uniquement financée par l’instituteur.

Les enseignants, adjoints compris, étaient au nombre de 245, public et privé confondus.

*Ecoles publiques : 140 hommes pour 105 femmes. Pas de précision sur le taux de couples enseignants. Tous lesinstituteurs ont le brevet élémentaire, le brevet supérieur pour certains. Chez les institutrices, 7 exercent sans diplôme, ce sont des congréganistes.

*Ecoles privées : 10 écoles de garçons toutes dirigées par des congréganistes, et 59 de filles dont 4 dirigées par des laïques. A signaler que 21 institutrices congréganistes, dont 6 directrices, exercent sans aucun titre de capacité.

Une appréciation globale est donnée par l’inspecteur. Il insiste sur la valeur et le mérite du personnel des écoles publiques et souligne que les ¾ des congréganistes « malgré une certaine bonne volonté ne peuvent guère enseigner convenablement autre chose que la lecture, l’écriture et la couture ».

Suit un impressionnant palmarès de médailles, diplômes d’honneur et mentions pour signaler les plus méritants au cours de l’année écoulée. A cette époque, de nombreux instituteurs ont rédigé les monographies de leur commune. Celles de Joseph Sandre sur St Julien-de-Civry et Montceau-l’Etoile, travail titanesque réalisé sur une dizaine d’années, font encore référence.

541 élèves (à égalité garçons filles) ont été présentés au certificat d’Etudes Primaires, qualifié par l'Inspecteur de « modeste diplôme »,mais très apprécié des familles. Sur combien en âge de l’être ? On ne le précise pas. 442 ont été reçus, soit un pourcentage de réussite proche de celui des baccalauréats actuels.

Un fait nouveau : la laïcisation des Écoles

Tout avait débuté avec Jules Ferry. Le divorce entre Eglises et Etat s’amplifia avec l’application du titre III de la fameuse loi de 1901 sur les associations. Ce chapitre, anodin à première vue, ciblait en fait les associations congréganistes et l’enseignement qu’elles prodiguaient pour beaucoup d’entre elles.

L'inspecteur souligne clairement la tendance: « le mouvement de laïcisation a débuté avec trois écoles ». Au 1er Janvier 1901 ce sont les écoles de filles de Montceau- l’Etoile, Chauffailles et son école maternelle. Cette tendance se poursuivra au 1er Janvier 1902 avec Varennes-sous-Dun et l’école mixte (mais oui) du Bois-Sainte-Marie. Non seulement il encourage à poursuivre, mais il programme la suite du mouvement en dressant la liste de 19 écoles de filles à laïciser. Il précise que certaines comme Gibles, Colombier, Vauban, peuvent l’être immédiatement, les locaux appartenant aux communes. Pour les autres, la situation est plus délicate, les bâtiments étant, soit prêtés aux communes, soit issus de legs, avec dans les deux cas, condition expresse que l’école soit dirigée par des religieuses...

L’enseignement supérieur

Un paragraphe du rapport concerne les établissements dits supérieurs. Si la circonscription ne possède pas d’écoles primaires supérieures (la demande étant faite pour une de filles à Charolles), quatre cours complémentaires sont bien en place. A Charolles, 29 filles le fréquentent. Trois élèves ont été reçus à l’Ecole Normale et au Brevet élémentaire. A Bourbon, 27 garçons, fils de cultivateurs ou commerçants, y sont présents. Les études ont un côté scientifique souligné, « le matériel d’expériences étant fourni par l’hospice d’Aligre et la municipalité ». A Paray dès 1900, 16 garçons reçoivent un enseignement « pour faire des ouvriers instruits qui trouvent facilement à s’employer chez les industriels de la région ». Il faudra attendre 1910 pour voir la création d'un cours complémentaire filles avec 13 élèves. A Marcigny, ce sont 18 élèves qui ont « une instruction complète et de bon niveau ».

Les institutions auxiliaires

Une face méconnue de l’œuvre scolaire est ensuite décrite sous la rubrique« institutions auxiliaires ». Ce sont d’abord les 86 cours d’adultes fréquentés durant l’hiver par plus de 1300 jeunes gens de la circonscription. Ils consistent en révision des notions scolaires oubliées, dirions-nous, avec plusieurs niveaux. A noter l'appréciation: « les illettrés sont relativement peu nombreux dans le Charolais ».

Autres activités : les conférences populaires. 212 ont été programmées sur des sujets aussi divers que l’histoire, la géographie ou les sciences. L’inspecteur regrette toutefois « que le niveau intellectuel des auditeurs fasse défaut et que les enseignants soit timorés en la matière, n’aimant pas prendre la parole en public ». Les bibliothèques « pédagogiques » sont citées : Bourbon, Charolles, Chauffailles, Paray, Marcigny et La Clayette, avec des ouvrages et des prêts restreints. Les bibliothèques « scolaires » au nombre de 95, avec 13.000 ouvrages au total, financées par souscriptions, crédits municipaux et subventions du Conseil Général, « fonctionnent à merveille ».

Sont passées en revue différentes formules financières pour venir en aide aux écoles, enfants et familles. Tout d’abord des « caisses des écoles ». Peu développées, seules les communes de Mont, Charolles, Mussy-sous-Dun, Paray, Briant et Maltat en ont une. Elles ne prennent pas en compte l’argent versé par les communes pour les fournitures. On trouve ensuite 15 « caisses d’épargne scolaire » comprenant 250 livrets pour un montant de 10.572 Frs. Leur nombre est signalé en diminution « par la facilité que trouvent instituteurs et parents à les remplacer par des caisses d’épargne postale ». Signalées, deux « mutualités scolaires cantonales », pour Chauffailles et Marcigny avec 150 sociétaires au total. Autres créations de type associatif « le Sou des écoles ». Elles sont présentes à Charolles, Marcigny, Paray et La Clayette, fournissant aux élèves indigents des livres de classes, des cahiers et même des vête-ments. Sur ce même mode, ont été créés des « patronages scolaires » qui ont un but identique, comme à Chauffailles, Artaix avec « les an-ciens élèves de l’école publique de garçons et les Amis de l’Instruction », à Coublanc avec les 60 adhérents de la « Société du sou et des amis des écoles publiques laïques ». Bourg-le-Comte, est citée pour aider particulièrement ses élèves en difficultés financières, par la création d’une structure, la seule de la circonscription, dite « petite A ».

… ET DANS LES ANNÉES QUI SUIVIRENT

Tel était donc la photographie scolaire du Charolais fin 1901. Les événements allaient se précipiter avec tout d’abord l’application stricte du fameux paragraphe de la loi de 1901 par le ministère Combes. De nombreuses congrégations ne furent plus autorisées, d’où fermetures d’écoles avec scellés (parfois brisés comme à Rigny-sur-Arroux où maire et adjoint seront révoqués).

Les réactions ne tardèrent point avec des procès à Charolles, appels à Dijon, assortis de violentes diatribes et d’articles de journaux très durs, d’affiches appelant à manifester à Vitry en Charollais. Une lettre publique fut adressée à l’homme politique le plus influent de la région, Ferdinand Sarrien, homme de terrain de Bourbon Lancy. L’ancien ministre et futur Président du Conseil dirigeait à cette époque la commission du droit d’association. Avec Demôle, l’autre éminence politique locale, les deux modérés et habiles conciliateurs réussirent à éviter des remous trop importants dans leur zone d’influence où était située la très religieuse Paray. Ils y calmèrent les esprits, fermant même les yeux sur certaines modifications d’emblèmes patriotiques. Mais la marche en avant vers l’indépendance de l’instruction se poursuivit, suite à l'affaire Dreyfus, avec la loi du 7 Juillet 1904 condamnant de fait tout enseignement public congréganiste. Il faudra attendre 1910 pour voir leur quasi disparition. Les écoles de filles de Saint-Maurice-les-Châteauneuf et Poisson ont été fermées par une décision ministérielle prenant effet au 1er septembre 1910. A cette date, seules restaient dans ce cas, les écoles de filles de St Julien-de-Civry, Vendenesse-les-Charolles, les orphelinats du Prado à Cluny et de Montferroux à Gourdon.

L'instituteur secrétaire de mairie

L'inspecteur rend hommage aux enseignants pour cette tâche, mais il met en garde : «...ce zèle est d'autant plus méritoire que la plupart des instituteurs, secrétaires de mairie, donnent un temps plus long aux écritures administratives qui augmentent sans cesse. Le surcroît considérable de travail que leur impose l'application des lois nouvelles, et en particulier la loi sur les retraites ouvrières et paysannes, ne va pas sans inspirer quelques craintes. Les forces humaines ont des limites et à trop exiger de ce côté on risque de porter préjudice au travail de l'école et de compromettre la santé du personnel enseignant. Mon devoir est de le constater. »

Parmi la cinquantaine de médailles remises (avec prime de cinquante francs), on trouve des noms connus : Emile Château instituteur à Antully, François Chassignol instituteur à La Boulaye.

Une dÉviance militaire, l'enseignement du tir dans les Écoles primaires

La défaite de 1870 était dans tous les esprits. On préparait la revanche sous couvert de patriotisme première valeur de la nation ! Les « bataillons scolaires » avec leurs fusils d'opérette en bois (7), leur transformation en sociétés de gymnastique et sociétés de tir scolaire vers les années 1890, faisait partie, avec plus ou moins de réussite, du plan mis en place par le gouvernement.

En 1885 Jean Macé préfacera un manuel de tirs à l'usage des écoles primaires. Il est on ne peut plus clair dans le but recherché : « … on aura ainsi affaire à une autre France que celle de 1870».

Moins souvent évoquée est l'organisation du tir à balles réelles, à la carabine, un peu plus tard dans le cadre de l'école. Une véritable préparation militaire (8). Les hussards noirs devenaient personnels d'encadrement de l'armée. Un arrêté de 1893 avait introduit les exercices de tir dans les programmes des écoles élémentaires. Il était resté peu appliqué, faute de crédits. Mais voilà qu'une circulaire de plusieurs pages, signée Aristide Briand Ministre de l'Instruction Publique, en date du 26 avril 1907, est adressée aux préfets pour reprendre en main cet enseignement du tir. Le Préfet de Saône et Loire demande au Conseil Général de voter des crédits en ce sens.


bataillon scolaire

A  SUIVRE


"revue Echos du Passé" n° 132